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Paracha Vayera Chabbat mondial

Vayera cette année coïncide avec le chabbat mondial.
Une belle occasion de revenir sur un passage riche d’enseignements, si on l’étudie précisément, et d’une actualité brûlante.
Intéressons nous plus particulièrement au chapitre 21.
L’analyse que nous allons faire se veut parfaitement objective, une lecture littérale du texte, au plus près des mots et de leur grammaire.
 
1)Un récit: l’égarement d’Hagar
 
Quel est le sujet?
Celui de l’égarement de Hagar. 21 versets. Un récit.
Au départ la naissance de Itzhak, le fils miraculeux de Sarah, sa circoncision, le sevrage, un festin à cette occasion; Sarah est heureuse,
il y a de la joie.
Le nom de Itzhak prend alors tout son sens.
Une autre personne rit: « le fils de la servante », et suite à ce rire Sarah décide de renvoyer la servante et son fils.
Le terme en hébreu utilisé est « garech », c’est à dire « expulse le ».
Abraham réagit alors de façon très négative; il n’est pas du tout d’accord. Mais D.ieu intervient lui même et lui d’écouter tout ce que Sarah lui dit. Et donc Abraham (comme tous les hommes!) va écouter sa femme, il va se lever tôt le matin,
donner de quoi boire et de quoi manger à Hagar.
Et ils vont devoir quitter.
Sur le chemin ils vont se perdre dans le désert.
L’outre d’eau va s’épuiser et l’enfant va être à l’agonie tout simplement. La mère souffre ici terriblement, elle est dans une situation de désespoir total. L’enfant se met à pleurer, sent la fin approcher. Au dernier moment un ange intervient, parle à Hagar, lui montre une source d’eau, qui va permettre de donner à boire à l’enfant qui va ainsi s’en sortir.
L’ange annonce alors une promesse pour le futur de cet enfant qui va devenir un grand peuple.
La fin de l’histoire se termine bien, in extremis.
Un texte dur. Il nous fait entendre toute la souffrance de cette mère, le pleur de son enfant.
Une véritable empathie se fait alors entre ce qui est raconté et le lecteur.
 
 
2)Deux verbes complémentaires et deux textes miroir
 
Commençons à y regarder de plus près.
Deux verbes sont utilisés. Et une certaine atténuation de la part d’Abraham.
Sarah emploie le verbe « garech », expulse, rejette, répudie; c’est assez violent.
Abraham emploie le verbe « chilouah », laisser partir, libérer, accompagner quelqu’un lors de son départ.
Regardons maintenant la structure du texte, de ces 21 versets.
Deux parties: 10 versets de chaque côté et un verset pivot.
10 versets pour nous raconter l’histoire d’Itshak et de Sarah.
10 versets qui nous racontent le renvoi de Hagar.
Dans la 1ère histoire le personnage sujet est Sarah, dans la seconde c’est Hagar.
Dans la 1ère histoire l’objet est Itzhak, dans la seconde le fils de la servante, le fils de Hagar.
Dans les deux cas on a une mère; mais dans la première Sarah est un rire qui a le bonheur d’enfanter, d’allaiter son enfant. A l’inverse dans la seconde nous avons une mère incapable de donner à boire à son enfant, qui ne peut pas jouer son rôle de mère.
Deux textes en miroir, opposés l’un à l’autre.
Et cela ne fait qu’appuyer le problème moral qui se pose dans ce texte.
Qu’est ce qui pourrait justifier un tel renversement de l’histoire?
Serait ce l’idée d’une élection par rapport à un bannissement?
L’élection de cet enfant se ferait au prix du bannissement de l’autre? Un rejet, un exil et encore plus loin un avilissement allant jusqu’à la mort, empêché par un sauvetage divin.
Absolument pas et nous allons le voir en étudiant le texte plus précisément.
Deux volets opposés mais complémentaires.
Il n’y a rien de nouveau. D.ieu avait déjà annoncé depuis le départ que Itzhak serait choisi et que Ismaël connaîtrait un autre destin, une autre promesse.
Abraham a du mal à accepter la séparation de ses deux fils.
Ce qui est nouveau c’est que cette promesse se fasse de façon aussi difficile, triste.
Pourquoi autant de souffrance? D’où l’empathie du lecteur. Il y a une sorte d’accusation portée à l’encontre de Sarah et de Abraham.
 
 
3)Un parallèle avec la sortie d’Egypte
 
Alors encore une fois analysons les termes utilisés.
Deux verbes sont donc utilisés : Expulser et libérer.
Ces deux verbes sont aussi utilisés et associés dans un autre passage de la Bible.
Au cours de la sortie d’Egypte, dans le livre Exode au chapitre 6.
D.ieu dit « C’est par une main forte qu’il va les libérer, et par un bras puissant qu’il va les expulser de son pays ».
Nous avons ici à la fois la libération et à la fois l’expulsion. Pourquoi?
Car, nous le savons, il arrive que certains esclaves n’aient pas envie de quitter et que la liberté offerte fasse peur.
On pense naturellement que la liberté est désirée, mais parfois la liberté n’est pas du tout voulue. Il s’agit de prendre son destin en mains, quitter un certain confort, même si on est dominés, asservis, on se sent protégés.
Pour certains esclaves il suffit de les libérer, leur ouvrir la porte, pour d’autres il faut les pousser, les expulser.
 
 
4)Appliquons le même sens à l’histoire d’Hagar.
 
Sarah veut l’expulser. Abraham veut la libérer, l’affranchir. Abraham souhaite que d’elle même elle comprenne que c’est mieux pour elle. Mais Sarah le savait très bien; ce n’est pas du tout l’intention de Hagar. Hagar ne veut pas partir. Elle ne veut pas de cette liberté contrainte. Elle préfère rester « la servante ».
Vous remarquez d’ailleurs que l’enfant n’est jamais nommé, c’est « le fils de la servante ».
D.ieu et Sarah ne veulent pas de cette situation où il y aurait toujours le fils de la mère de la famille et le fils qui sera toujours celui de la servante. Toujours une situation dominant / dominé. Et donc si Hagar ne veut pas sortir, il faut bien l’expulser. On entend bien ici la volonté d’un bien forcé.
 
 
5)Aller se perdre dans désert
 
Avançons encore un peu…..
Elle est allée, elle s’est perdue dans le désert de Béer Shéva.
Quand on a le verbe « lalehet » suivi d’un autre verbe (comme c’est le cas ici), d’une manière générale, ça ne signifie pas aller dans le sens de marcher mais aller faire quelque chose (comme en français). Se mettre en condition pour le verbe qui va suivre.
Ce n’est plus alors un verbe qui renvoie à un mouvement mais un verbe qui intensifie le verbe qui suit.
Donc pas « elle est allée puis elle s’est perdue », mais « elle est allée se perdre ».
Mais qui voudrait aller se perdre?
Et bien quand on ne veut pas quitter un endroit, on tourne, on tourne et on finit par se perdre.
Comment justifier une telle interprétation?
Il existe un chemin facile à suivre, le chemin des philistins.
Il part de Béer Shéva, il est bien balisé, il est tracé, il suffit de le suivre et il vous amène à la mer, là il suffit de longer la côte vers le sud et vous arrivez en Égypte, la destination recherchée. Impossible de se perdre. Sauf à le faire exprès.
L’eau dans l’outre n’était pas suffisante. En effet l’outre était bien remplie et largement suffisante pour les quelques jours de marche nécessaires pour se rendre en Égypte. Mais bien entendu l’eau n’était plus suffisante car Hagar s’est perdue, s’est égarée volontairement.
 
 
6)Abandonner son enfant
 
Puis elle a jeté l’enfant (traduction littérale); elle l’a abandonné.
Ce n’est pas du tout l’idée qu’on se faisait de l’histoire.
L’attitude de la mère précède l’attitude malheureuse de l’enfant.
Puis encore le verbe « lalehet »; elle est allée s’assoir en face, à l’opposé.
Voici la scène:
Un enfant en train de mourir et une mère qui s’installe en face, à l’opposé.
Où? A une distance comme les tireurs d’arc.
C’est le seul endroit dans toute la Bible où on va choisir cette métaphore pour parler d’une distance. Environ 50 mètres.
Pour dire la distance entre la mère et son fils la seule image qui vient à la Bible est la même distance entre un archer et sa cible, sa victime.
Comme si la mère tenait un arc et tirait une flèche pour viser l’enfant.
Pourquoi?
Pour ne pas voir la mort de son enfant. Et elle se lève et pleure. L’empathie fonctionne bien. Sauf que la souffrance est personnelle.
Il s’agit de la souffrance de la mère, et non pas celle de l’enfant comme on pourrait légitimement s’attendre.
Le texte: «Elle a levé SA voix et elle a pleuré ». C’est de son problème personnel qu’il s’agit, de sa propre souffrance, pas de celle de son fils.
Pourquoi ai je été renvoyée? Pourquoi ça m’est arrivée à moi? Pourquoi mon fils n’a pas été choisi?
Et plus je souffre et plus celui qui m’a fait souffrir est coupable. Et la mort de mon fils rajoute à l’intensité de la culpabilité.
Elle lève sa voix, mais ce n’est pas elle que D.ieu entend. Le texte est clair: l’ange dit «Qu’as tu Hagar? » On perçoit ici un certain cynisme.
Mais de qui se moque t on? Comment l’ange peut il dire « qu’as tu? ». Je suis perdue dans le désert, j’ai été renvoyée, humiliée, mon fils meurt sous les yeux et tu me demandes « qu’as tu? ».
Mais sérieux? Tu te moques de moi?
En fait l’ange lui pose la question suivante: « Mais quel est ton vrai problème? »; n’ai crainte de rien, D.ieu a bien entendu la voix de l’enfant (mais pas la tienne), là où il se trouve (là où tu l’as jeté).
D.ieu a pris la place que tu aurais du prendre, aux côtés de ton fils.
Lève toi et relève cet enfant que tu as jeté. Tout ce qui s’est produit, c’est toi qui en est responsable. « saisis toi de sa main ».
C’est lui ton soutien et non l’inverse. C’est lui qui est fort, c’est toi qui est faible. Et j’en ferai un grand peuple.
 
 
7)D.ieu ouvre les yeux de Hagar
 
Et D.ieu a dessillé ses yeux et elle a vu un puits d’eau ». On est en train de dire à Hagar, mais ouvre tes yeux, c’est devant toi; depuis le début il y avait de l’eau. Et elle ne l’a pas vu. Car elle n’était pas à côté de l’enfant.
Elle est allée remplir l’outre, elle va enfin sauver cet enfant qu’elle aurait pu sauver depuis le départ.
Et il n’y aurait pas eu de pleur, de souffrance, de sentiment terrible d’injustice.
Alors donc une souffrance inutile qu’elle a entraîné. Mais pourquoi?
Pour faire ressortir toute la culpabilité d’Abraham et pour se vivre en victime.
 
 
8)Le ressentiment
 
Quelqu’un qui a été victime d’une oppression, d’une souffrance, d’une humiliation et qui réagit par une forme de violence. Il y a frustration.
Le ressentiment c’est la justification de cette frustration.
J’ai souffert, et le fait d’avoir souffert me donne une certaine forme de supériorité, une forme de morale, la morale de l’esclave.
Hagar vit dans le ressentiment, elle renferme en elle cette humiliation.
Elle ne veut pas partir, elle finit par se perdre, elle n’aura jamais le droit à ce qu’elle a perdu, mais elle n’aura pas le droit non plus à une autre chose qui lui est normalement destinée. Elle vit dans une souffrance intérieure qu’elle cultive elle même, qui lui donne une forme de supériorité.
Une élection victimaire. Je suis victime et c’est ça qui donne mon sens.
 
 
9)La mauvaise foi
 
C’est le fait de mentir, mais mentir à soi même.
Je me persuade que ce que je fais est juste et vrai alors qu’en vérité je sais que tout est faux.
Par l’attitude, par la façon d’agir, je m’enferme dans mon existence, je perds toute liberté, et je finis par ressembler à l’image que je veux me donner de moi même.
Cette posture victimaire, Hagar, par mauvaise foi, la joue complètement. Ce n’est pas du tout ce que D.ieu voulait d’elle. Il voulait la libérer, l’affranchir (il a fallu l’expulser pour ça); mais cette liberté non voulue, elle en souffre terriblement, mais elle veut en souffrir.
 
 
10)Deux fils, deux peuples
 
D.ieu lui dit « ouvre les yeux », regarde ce à quoi toi et ton fils avez droit.
C’est quelque chose d’extraordinaire, c’est une nouvelle révélation de D.ieu.
Il y a deux fils, les deux sont entièrement légitimes.
Ce que D.ieu veut pour Ismaël c’est qu’il ne soit pas inclus dans la révélation à Abraham avec Itzhak, mais une révélation propre,
parallèle, une autre.
Quelque chose d’unique.
Deux peuples, deux formes de révélation et donc qui oblige à une certaine forme d’humilité. Je n’ai pas besoin de l’autre pour exister.
D’ailleurs l’eau de l’outre d’Abraham cesse, Hagar et Ismaël n’ont plus de cette eau là pour avoir leur eau propre, leur propre source.
 
Ce deuxième texte n’est pas seulement une agonie, mais une deuxième naissance.
Tuer le fils de la servante. Il meurt d’une certaine façon dans le désert, pour faire naître un grand peuple.
Comme le premier volet nous conte la naissance et l’élection d’Itshak, le deuxième volet c’est la naissance, la renaissance d’Ismaël.
Naître à nouveau de façon miraculeuse par une intervention divine. Comme Itzhak d’ailleurs.
Dans les deux cas il y a une dette envers D.ieu et une attention particulière de D.ieu pour Itzhak et pour Ismaël.
Il ne s’agit donc pas d’une élection face à un bannissement mais d’une élection face à une élection.
Une fraternité voulue par la Torah.
 
A partir d’une intervention de Ariel Rebibo sur Akadem.
Akadem : un site à consommer sans modération.
 

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