Caïn & Abel

La Bible débute avec un récit fratricide.
Elle raconte la naissance et l’histoire des premiers enfants du monde, fils d’Adam et Ève.
Que font les deux premiers enfants du monde, les deux premiers frères ? Ils s’entretuent. Ou plutôt l’aîné assassine le second.
Très particulier, non ? Violent. Très violent.

Comment comprendre une telle entrée en matière ?

Comme souvent, revenons à l’étymologie de ces deux prénoms.
En accouchant de son aîné, Eve déclare « j’ai acquis un homme avec l’Eternel ». Caïn signifie « acquisition », « possession ».
Dés qu’il voit le jour, le premier enfant du monde est possédé, par une mère, par D.ieu.
Son nom le détermine. Il développe alors un instinct de propriétaire et deviens agriculteur.
Il plante, il enracine, il fait fructifier la terre. Il donnera plus tard naissance à une importante descendance qui à son tour s’enracinera en bien des lieux. La Genèse décrit ses fils comme des bâtisseurs, des citadins, qui maîtrisent l’artisanat, manipulent les matériaux solides, tout ce qui dure sans s’éroder. Le monde de Caïn est fait pour durer.
Contrairement à celui de son frère qui voit le jour à ses côtés….
En effet Eve enfante un autre fils auquel elle semble accorder bien peu d’importance. Elle le nomme Abel. Havel en hébreu, ce qui signifie « souffle évanescent » ou simple « buée ».
Le cadet s’appelle donc « éphémère », il semble dire dés son apparition qu’il ne fait que passer. D’ailleurs il devient berger de menu troupeau, c’est à dire nomade. Abel ne s’installe nulle part et ne connaît aucune propriété. Il marche sans destination et sans ancrage. Puis il sort de l’Histoire aussi vite qu’il y est entré, assassiné par son frère.
Abel meurt et disparaît sans laisser de trace.
Il semble s’évaporer mais son nom en vérité perdure ailleurs. Sa voix appelle le lecteur depuis les profondeurs du texte.
« Où est Abel ? » demande D.ieu à l’assassin.
Et la fameuse réplique : « Je ne sais pas, suis-je le gardien de mon frère ? »

Mais que signifie tout cela ?
Que devons nous comprendre ?
Quels enseignements ?

Au tout début de l’Histoire, un homme tue son frère, et cette violence hurle jusqu’à la fin des temps. D’autres Caïn se sont levés pour reproduire ce geste à chaque génération.
Il s’agit toujours de se débarrasser d’Abel, d’effacer tout ce qui vient nous rappeler que rien ne dure, qu’il faudra faire avec le manque et renoncer un jour à tout ce qu’on acquiert.
Un homme dans la Bible l’a énoncé mieux que personne.
C’est le roi Salomon. Il amasse dans son existence des biens, de la richesse, de l’argent, des femmes. Il construit des palais, plante des arbres, récolte des fruits et amasse des trésors. Il jouit d’un pouvoir considérable et tangible, à l’image des fils de Caïn.
À la fin de sa vie, il rédige un livre nommé l’Ecclésiaste, un parchemin dans lequel il répète cette phrase, connue de tous: « Vanité des vanités, tout est vanité ». L’un des versets les plus célèbres de la Bible.
Salomon l’énonce en hébreu ainsi : « Havel havalim hakol havel ».
En fait le roi de Jérusalem ne parle pas d’aucune vanité, mais dit littéralement « Buée des buées, tout est buée ». Ou bien encore: « Abel des Abel, tout est Abel ».
Ainsi parle le sage, le propriétaire, le sédentaire, l’homme qui a acquis des biens et a cru dans la stabilité du monde. Il reconnaît que tout est Abel. Tout ce que nous construisons solidement finit par s’user ou disparaître. Tandis que ce qui est fragile, éphémère et faillible laisse paradoxalement des traces indélébiles dans le monde.
La buée des existences passées ne s’évapore pas.

A partir d’extraits du livre « Vivre avec nos morts » de Delphine Horvilleur.

André Bensimon

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